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Extrait de l’allocution prononcée par Hadi Benotto à l’occasion de la présentation des dernières découvertes de Dar-es-Balat, sur la planète Rakis :
J’ai aujourd’hui la joie et la fierté de vous annoncer non seulement la mise au jour de l’extraordinaire chambre de conservation contenant, entre autres, une monumentale collection de manuscrits sur papier cristal ridulien, mais également l’existence de preuves établissant l’authenticité de ces découvertes. Nous avons tout lieu de penser, notamment, que nous sommes maintenant en possession de la totalité du journal intime original tenu par Leto II, l’Empereur-Dieu.
Qu’il me soit permis tout d’abord de rappeler l’importance historique du trésor que vous connaissez tous sous le nom de Mémoires Volés. Ces vénérables volumes nous ont fourni, au cours des siècles précédents, une aide inestimable dans la connaissance de nos ancêtres. Comme vous le savez, les Mémoires Volés furent déchiffrés pour la première fois par la Guilde Spatiale, et c’est la même Clé qui nous a servi à traduire les manuscrits qui viennent d’être découverts ici. Nul ne songerait à contester l’ancienneté de cette Clé de la Guilde. Or, c’est la seule méthode qui permette de décoder les manuscrits.
En second lieu, les volumes en question ont été composés sur un dictatel d’Ix de facture très antique. Il ne fait aucun doute, pour qui a lu les Mémoires Volés, que ce ne soit justement la méthode choisie par Leto II pour léguer ses observations historiques à la postérité.
Le troisième point, à notre avis tout aussi essentiel que le contenu du trésor, c’est la chambre de conservation proprement dite. Sans conteste, le sanctuaire où étaient conservés les Mémoires est de conception ixienne. Sa réalisation, à la fois primitive et stupéfiante d’ingéniosité, ne manquera pas de jeter un jour nouveau sur toute la période historique généralement désignée sous le nom de : « La Grande Dispersion ». Comme il fallait s’y attendre, la salle souterraine était indétectable. Cependant, elle était bien plus profondément située que le mythe et l’Histoire Orale ne le laissaient supposer. Elle émettait et absorbait les radiations propres à simuler son environnement naturel, dispositif mimétique qui n’a rien d’original en soi mais n’en a pas moins étonné nos experts par sa technologie vraiment rudimentaire.
Je vois que certains d’entre vous commencent à être intéressés par ces détails autant que nous l’avons été nous-mêmes au début. Nous sommes convaincus, en fait, d’être en présence du premier Globe Ixien, le non-espace d’où sont issus tous les dispositifs ultérieurs du même genre. Et s’il ne s’agit pas du tout premier, ce doit être au moins l’un des premiers, conçu selon les mêmes principes de base.
Pour répondre sans plus attendre à votre curiosité manifeste, je vous annonce que vous serez conviés dans un instant à une brève visite des lieux. Nous vous demanderons seulement de garder le silence tant que vous serez en bas, car nos techniciens et spécialistes de toutes disciplines sont encore occupés à déchiffrer certains mystères.
Ce qui m’amène au quatrième point, peut-être le plus important de tous. J’ai peine à vous décrire mon émotion au moment de vous révéler l’existence d’une nouvelle merveille sur le site de Dar-es-Balat. Il s’agit d’une collection de véritables enregistrements phoniques réalisés, d’après les indications qu’ils contiennent, par Leto II avec la voix de son père, Paul Muad’Dib. Comme il existe, dans les archives du Bene Gesserit, des enregistrements authentifiés de la voix de l’Empereur-Dieu, nous avons adressé aux Sœurs quelques extraits des documents sonores en notre possession – tous enregistrés sur un ancien support microbulle – accompagnés d’une demande d’expertise officielle. Nous ne doutons pas que ces documents seront dûment authentifiés eux aussi.
Veuillez maintenant vous reporter aux spécimens traduits qui vous ont été remis à l’entrée. Je profite de l’occasion pour vous présenter nos excuses en ce qui concerne leur poids. J’ai entendu quelques plaisanteries qui circulaient parmi vous à ce sujet. Si nous avons utilisé du papier ordinaire, c’est uniquement pour des raisons d’économie. Les manuscrits originaux ont été imprimés en caractères si fins qu’il est indispensable de les agrandir considérablement pour qu’ils deviennent lisibles. En réalité, il faudrait plus de quarante volumes du type de celui que vous tenez en main pour retranscrire le contenu d’un seul original sur cristal ridulien.
Et maintenant, si la projection est… Oui, très bien. Nous allons donc vous présenter, sur l’écran qui se trouve à votre gauche, un fragment de page originale. Pour commencer… voici un extrait de la première page du premier volume. Une traduction vous est proposée en regard sur les écrans de droite. J’attire votre attention sur la valeur probante intrinsèque du texte, l’égotisme poétique de son vocabulaire ainsi que la signification de son contenu établie par la traduction. Il y a là un style qui évoque une personnalité cohérente et donc identifiable. Nous pensons que ces lignes n’ont pu être écrites que par quelqu’un qui avait accès à une mémoire collective ancestrale, quelqu’un qui s’efforçait de faire partager d’une manière aussi claire que possible son extraordinaire expérience d’une série d’existences antérieurs à ceux qui n’avaient pas la chance d’être aussi comblés que lui.
Considérez à présent le message proprement dit. Toutes les références corroborent ce que l’histoire nous apprend sur celui qui, à notre avis, est le seul capable d’avoir écrit ces lignes.
Nous vous réservons, enfin, une heureuse surprise. J’ai pris la liberté d’inviter le célèbre poète Rebeth Vreeb à monter parmi nous sur cette tribune et à nous lire un court extrait de cette première page. Nous sommes convaincus en effet que, même sous la forme d’une traduction, les mots assument un aspect différent lorsqu’ils sont lus à haute voix. Et nous désirons partager avec vous l’émotion extraordinaire que nous ont inspirée ces lignes.
Mesdames et Messieurs, voici le poète Rebeth Vreeb.
Extrait de la lecture donnée par Rebeth Vreeb :
Je vous assure que je suis le livre de la destinée.
Les questions sont mes ennemies. Car mes questions explosent ! Les réponses bondissent comme un troupeau apeuré, noircissant le ciel de mes inéluctables souvenirs. Une seule réponse, une seule ne suffit pas.
Que de reflets jettent les prismes quand je pénètre dans l’effrayante arène de mon passé ! Je suis un éclat de silex emprisonné dans une boîte. La boîte tourne et tremble. Je suis ballotté dans un ouragan de mystères. Et quand la boîte s’ouvre, je retourne à cette présence tel un étranger en terre primitive.
Lentement (lentement, dis-je) je réapprends mon nom.
Mais je ne me connais pas mieux pour autant !
Cette personne qui s’appelle comme moi, ce Leto deuxième du nom, a trouvé d’autres voix dans sa tête. D’autres noms et d’autres lieux. Oh ! je peux vous assurer (comme on me l’a assuré à moi-même) que je ne réponds qu’à un seul nom. Si vous appelez : « Leto », c’est moi qui réponds. C’est la souffrance qui réalise cela. La souffrance et quelque chose d’autre :
C’est moi qui tiens les fils !
Ils sont tous à moi. Il me suffit d’imaginer un thème – disons… ceux qui sont morts par l’épée – et je les ai tous là, dans leur splendeur sanglante, chaque image intacte jusqu’au moindre rictus, jusqu’au moindre râle.
Ou bien encore : Les joies de la maternité. Et à moi les lits de grossesse, les risettes des bébés en série et les doux babillages des générations nouvelles ; les premiers pas des bambins hésitants et les premières victoires enfantines sont présentés à mon admiration. Tout cela défile et se bouscule en moi jusqu’à ce que je n’y voie plus rien d’autre qu’une morne et lassante répétition.
« Garde tout cela précieusement », m’avertis-je.
Qui pourrait contester la valeur d’une telle expérience, le poids de la connaissance à travers quoi je considère chaque nouvel instant ?
Oui… mais tout cela, c’est le passé.
Ne comprenez-vous pas ?
Ce n’est que le passé !